Le prolongement de moi

Chroniques

Portrait craché

Je m’appelle Philippe, j’ai 39 ans, j’ai une compagne, je travaille comme informaticien dans une grosse boîte qui… Bon, ce n’est pas ça le problème. Là, j’avais juste envie de dire un truc, ça va vous paraître bizarre, mais c’est comme ça. J’ai un gamin, Mattéo, il a quatre ans, et il me pose un problème. Oh, rassurez-vous, il est normal, tout ce qu’il y a de normal. Mais quelque chose me gêne chez lui. Vous devinez ? Non. Bon, je me lance. Il me ressemble. Oui, il me ressemble. Ce n’est pas un problème, dites-vous ? Merci, mais pour moi, si, c’en est un, justement. La ressemblance est physique d’abord. J’ai un grand front, les yeux noisette, le menton qui pointe un peu. Lui, c’est tout pareil, ça se voit au premier coup d’oeil. Mais ce n’est pas ce qui m’embête le plus. J’ai le sentiment que le copier-coller s’est effectué à un autre niveau, sur le plan du comportement, du caractère. Quand je le vois, je me revois. L’impatience, les bouderies, l’envie de tout foutre par terre. J’étais comme lui, un peu à côté des choses, capable de rester muet pendant des heures avant d’exploser tout à coup dans une colère noire. Vous avez remarqué ? J’ai dit « J’étais comme lui ». C’est plutôt lui qui est comme moi, non ? Faudrait pas renverser les choses. Qui est-ce qui l’a fait, ce môme ? Il me prend ma place, bon sang. En fait, c’est ça, j’ai l’impression qu’il me pompe mon identité. Je sais, je suis adulte, mais aussi, je me sens tellement adolescent à mes heures, l’envie de tout reprendre à zéro. Par moments, je me fais l’effet de ne pas avoir encore compris qui j’étais. Qu’il me faut du temps, et encore du temps, pour grandir. Et l’autre qui est là, à me narguer du haut de ses quatre ans, à tirer la couverture à lui. Qui m’empêche d’être moi. Vous alliez dire quelque chose ? Non, je vous en supplie, ne me dites pas que c’est mon portrait craché !

A suivre…

Hermine Dorléac

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